Les obstacles au changement ? (vu par les profs)

Cette question est généralement débattue lors des congrès sur l’intégration du numérique (cf association canadienne d’éducation notamment). Dernièrement, lors d’une formation de professeurs (une vingtaine de profs exerçant dans des établissements  associés au réseau français AEFE en Amérique du Nord, nous (mon collègue Charles Romero et moi) leur avons demandé quels étaient selon eux les obstacles à l’intégration du numérique dans leurs établissements.

NOTE TRÈS IMPORTANTE: Les écoles dans lesquelles enseignent ces enseignants sont privées et très souvent très bien équipées en matériel informatique.

Voici donc leurs réponses, cette consultation n’a pas vocation a être exhaustive et scientifique mais est toutefois intéressante. Voici le résultat sous forme de nuage de mots (Wordle). La collecte s’est faite à partir d’un formulaire google.

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Voici mes commentaires:

  •  Le temps: OUI, intégrer et connaître les outils numériques est chronophage, extrêmement chronophage… au début… Après, on transfère facilement. Cf modèle ASPID de Thierry Karsenti 
    aspid-TBien souvent, on est pressé et pour aller à l’essentiel ou ce que l’on perçoit comme tel, on utilise la situation d’apprentissage habituelle et les supports connus
  • La formation: OUI, PLUS QUE JAMAIS. Il n’est pas aisé d’être formé, déformé, transformé et quand on a la chance de l’être, il faut mettre en pratique rapidement ce que l’on a appris. Le retour en classe est brutal et les habitudes reviennent au galop ! Cf article sur le RAP (Réseau d’Apprentissage Personnel) .Il ne faut pas avoir la pensée magique et penser que ces changements vont s’opérer facilement.

  • Administration: Oui, cela existe des directions d’établissements qui font des choix inopérants et qui ensuite imposent à leurs enseignants de les utiliser quand même, souvent pour justifier l’ampleur du mauvais investissement…
  • Argent, manque de matériel: C’est le nerf de la guerre souvent car l’obsolescence plus ou moins programmée du matériel est une vache à lait pour les Cies informatique. Le temps de se former à une nouvelle technologie, une autre la remplace. La seule solution est donc de se former en continu pour pouvoir s’adapter rapidement. Le système, on me forme et j’applique pendant les 15 prochaines années ne fonctionne plus.
  • Programmes: Oui ! Les programmes (français notamment ) sont démentiels et répétitifs. On apprend par couches successives. En tous cas, c’est un excellent argument pour qui veut justifier ses pratiques pédagogiques actuelles.
  • La peur: Oui ! C’est à mon sens un des principaux obstacles. Changer de travail, changer d’établissement, de niveau enseigné, de vie, de ville, etc… Alors changer de façon d’enseigner, ce n’est pas facile car il va falloir revoir ses pratiques, les ré-évaluer, les remettre en perspective par rapport aux attentes des élèves (je n’ose employer le mot client) mais quelque part, le milieu de l’éducation est un monde dans lequel on se soucie assez peu des besoins des clients… Ils doivent s’adapter à nous et pas assez l’inverse.
    estrada
  • La paresse, la volonté: Ce n’est pas moi qui le dit mais oui, ça existe. Paresse de se pencher sur la question même quand on sait que les stratégies d’apprentissage que l’on propose aux élèves nous auraient « barbé » quand nous usions nos fonds de culotte sur les bancs de l’école. Paresse d’inventer d’autres pratiques ou du moins d’essayer. Comment ?
    En s’appuyant sur des travaux de chercheurs ?
    En lisant des ouvrages de pédagogie ?
    En allant voir ce qui se passe dans la classe d’à côté ?
    En allant visiter d’autres établissements ?
    En cherchant de l’information sur Twitter ? Sur des réseaux sociaux de profs impliqués ?
    Combien d’enseignants lisent au moins un ouvrage de pédagogie ou une recherche pédagogique chaque année ? Je ferai un petit sondage lors de la prochaine formation :-).

    Marc-André Girard, blogueur et conférencier avait publié ceci lors du début de sa présentation au sommet Ipad de Montréal 2015.
    D5F3D0BC-9FAD-4BF7-BD3D-F301C6D81BB0Le moins que l’on puisse dire, c’est que ça produit l’effet recherché. Les réponses à ces questions embarrassent parfois.

    En attendant, je retourne à ma lecture des fêtes. Merci à @P_gagnon
    d’avoir attiré mon attention vers cette lecture.

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Mesurer l’immesurable, le fameux changement ! @magirard @zecool

Je lis pas mal de choses à ce sujet, notamment du côté québécois. Lors d’un récent voyage, j’ai lu et relu un excellent ouvrage sur la question du changement en éducation écrit par Marc-André Girard : Le changement en milieu scolaire québécois, c’est possible. Bien évidemment, tout ce qui y est décrit est intégralement transposable au système français (très conservateur) car comme dirait ma blonde:  » Où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie »

changement

Le changement en milieu scolaire québécois permet de démystifier plusieurs comportements, attitudes et situations liés au changement dans le monde de l’éducation en se référant à différents modèles issus de la philosophie, des sports, en passant par diverses théories scientifiques. Pour ceux qui croient que le changement est souvent difficile, voire impossible, l’auteur démontre le contraire et propose différents moyens d’introduire le changement dans son école en étant des agents positifs du changement.

En parallèle, je lis régulièrement les articles de Jacques Cool, dont celui-ci consacré au changement. L’image qu’il utilise résume assez bien la situation dans tous les milieux professionnels mais particulièrement en éducation. Je pense même reconnaître quelques visages 🙂

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ans notre établissement, nous avons un plan numérique 1:1 depuis 3 ans avec des tablettes. J’ai donc été très intéressé par cet article de Marc-André Girard (encore lui!) paru dans le Huffington Post Québec : Les tablettes électroniques en classe ou les espoirs d’un remède miraculeux. 

J’en viens (enfin) à mon point: Avoir des élèves en classe avec une tablette sur le bureau, bein ça change pas mal de choses dans la vie quotidienne de tout le monde: gestion de classe bien différente, organisation spatiale de la classe repensée (le rang d’oignons ne favorise pas trop le développement de l’oignon en question), rôle et posture du prof (si vous restez confortablement installé dans votre posture naturelle, sous-entendu à parler trop devant le tableau, vous allez vous en faire passer des vertes et des pas mûres),  type de travaux demandés (podcasts, vidéos, tutoriels, corrigés d’exercices, …) , responsabiliser les élèves à des usages citoyens mais aussi académiques de l’internet, développement du sens critique, et cæteri, et cætera…

magirard

Cette année encore, nous avons eu l’éternelle question de la mort qui tue, à savoir : Est-ce que la tablette électronique a une incidence sur le rendement des élèves ? (cf titre article précédent)

Pour y répondre, nous avons invité deux chercheurs universitaires à venir nous voir en classe et à analyser nos pratiques, Catherine Lanaris (UQO) et Thierry Karsenti (UDM). Ces deux chercheurs ont fait des recherches très différentes. Catherine a réalisé des entrevues de classes et de longues entrevues individuelles (les 3 enseignants et une dizaine d’élèves) alors que Thierry réalisait un sondage élèves et un sondage parents, dans le cadre d’une recherche beaucoup plus large avec plusieurs écoles et plusieurs milliers d’élèves.

Ce qui ressort de tout ça, c’est que le quantitatif est bien difficile à mesurer, on aura une idée de cela dans quelques années ALORS QUE le qualitatif est facilement mesurable (intérêt des enfants pour la chose scolaire, gestion des différences d’apprentissage, engagement des élèves dans les projets, nombreuses publications pour être vu des autres (pas seulement du prof qui corrige et annote. Une vidéo d’une de mes élèves dans le cadre du projet  » J‘ai une minute pour te persuader de lire ce livre a été vue plus de 11 000 fois sur Youtube en un an, soit à peu près 10 999 fois plus que si elle m’avait remis un travail papier qui serait resté entre elle et moi. Au passage, comme elle ne trouvait pas d’ambiance sonore qui correspondait à ce qu’elle voulait dans Imovie, elle a posé son Ipad sur le piano et enregistré la trame sonore…)

Alors oui, parlons du plaisir d’être en classe! Le prof a plaisir à offrir des activités variées,  à se renouveler, à chercher sans cesse de nouvelles choses, bien loin du cahier jauni de préparation utilisé d’année et années. L’élève est en classe mais en contact avec la vraie vie. L’école n’est pas un monde à part, une réserve. Il lit chaque matin un ou plusieurs articles de presse (1 jour / 1 actu ), il commente, il confronte les autres, on discute. L’élève s’implique mieux dans des tâches pour de vrai que dans des tâches dans lesquelles on lui demande de jouer implicitement de jouer le jeu de l’école en faisant plaisir à son prof et à papa/maman.

La plus-value est donc essentiellement qualitative en attendant la mesure du quantitatif. Un prof heureux, motivé, impliqué qui tient compte de la diversité des élèves, de la variété des situations d’apprentissage maintenant possibles dans une classe (son, images annotées, vidéos, …). Le plaisir à l’école, c’est contagieux !